La fanfare devant l'église

Jean Barbier : acteur ... et témoin de son temps


Ce texte est issu d'un article publié dans le bulletin municipal de Villennes, dans lequel Jean Barbier a raconté son arrivée à Villennes en 1926 et son parcours jusqu'en 1953.

Il se terminait par cette phrase : "Merci mes chers camarades, vous qui êtes encore de ce monde, si vous lisez ces lignes, sachez que nous avons fait du bon travail !".

Nous avons fait quelques adaptations, notamment pour la mise en page et le respect des conventions actuelles de typographie.

Me voilà débarquant sur le quai avec ma valise et mon visage pâle de Parigot dont les poumons se gonflent de joie en songeant à l'air pur de la campagne qu'ils vont absorber, car j'ai oublié de vous dire que le train que je venais de quitter arrivait de Paris. Il pleuvait ce jour-là ; je sortis de la gare et m'abritais sous la marquise en arc de cercle que la S.N.C.F. mettait à la disposition des malheureux voyageurs, afin de leur permettre d'attendre au sec, une voiture ou un parapluie protecteur pour gagner leur demeure.

Je regardais l'heure à la pendule au-dessus de la porte d'entrée qui marquait quinze heures. Une heure et quart de voyage pour venir de Parls, arrêt à toutes les gares et même entre elles !

Je fus surpris dans ma méditation par le bêlement d'un troupeau de moutons, gardé par un vieux berger, qui passait sur la place de la gare ; j'appris plus tard que ces bêtes étaient la propriété du maire de cette époque, M. Lamiraux.

Le berger les faisait brouter où il trouvait de la verdure.

Je découvris la vieille église et son bon vieux curé un peu bourru, le Sophora, son café tabac tenu par un patron ronchonnant, toujours prêt à mettre les clients, même à jeun, à la porte si par malheur les flonflons du vieux piano mécanique l'énervaient un peu trop, le restaurant "Le Berceau" trônant majestueusement sur la place de l'église. Mais voilà, il fallait organiser sa petite vie de gars de seize ans. J'appris par le fils du patron du Berceau qu'il employait ses dimanches à taper dans le ballon rond ; il était capitaine de l'équipe de foot du Club athlétique de Villennes.

Dans l'Île de Villennes, il y avait une gentille petite plage sur la Seine, tenue par un maître nageur ; deux courts de tennis étaient à la disposition des amateurs, moyennant une participation pour frais d'entretien, payée a l'heure.

Et puis, les adultes, le dimanche apès-midi, venaient s'ébattre au jeu de tamis sur la place devant le Sophora et organisaient des matchs intercommunaux.

Etant attiré plus par l'art lyrique que par le sport, quoique ayant joué arrière gauche dans l'équipe de foot, fait des essais de nageur ainsi que de tennisman sans grand succès, je fus donc embauché par le président de la fanfare qui organisait une soirée théâtrale au profit des œuvres de la société. Je fis partie du spectacle de Péheu, président de la société, vieux chansonnier de Montmartre, propriétaire d'un cabaret "L'Abri", qu'il avait lancé pendant la guerre de 14-18.

Et voilà, j'avais le pied dans l'étrier en mai 1928. Jean Péheu organisa une grande cavalcade avec des chars fleuris, qui fut agrémentée par l'élection de la Rosière de Villennes, les trompettes à cheval de Saint-Germain-en-Laye, une batterie de cors de chasse honorait le char de la Rosière ; venaient ensuite les chars de la chanson, de la fanfare, des jardiniers, des enfants des écoles ; tout le monde était costumé. Le cortège se groupait aux écoles de Breteuil et défilait dans les rues de Breteuil et Villennes. Quelle joie ! Quelle ambiance ! On avait eu beaucoup de mal pour organiser tout ça mais quel résultat !

L'année suivante, pour fêter les vingt cinq ans de la fanfare, Jean Péheu avait organisé un grand festival de musique qui réunissait six sociétés voisines et la Garde républicaine qui s'était déplacée de Paris pour venir honorer la bonne vieille fanfare de Villennes : ce jour là, le chef de la Garde conduisait de sa baguette, deux cents exécutants.

Les flonflons de cette journée mémorable éteints, profitant de l'élan, je réussis à réunir une équipe d'artistes amateurs bénévoles (toujours) comme moi : le Cercle lyrique étant créé, nous allâmes proposer notre concours aux sociétés du pays. Notre premier spectacle eut lieu en 1929 pour les anciens combattants de Villennes-Médan, puis en 1930-1931, toujours pour la même société : ils étaient contents de notre concours. Mais, n'ayant pas de salle, la société louait une tente, une année à Villennes, une année à Médan, et ainsi de suite ; le moins drôle c'est qu'il fallait transporter les décors, la scène, le piano, et, comme la tente était louée pour trois jours, bien souvent nous retrouvions un petit tas de matériel au milieu du terrain : la tente avait déménagé ! N'oubliez pas que nous étions des amateurs qui faisions ça après nos heures de travail, c'était l'époque héroïque !


Parti soldat en 1931-1932, j'ai ensuite repris la vie civile.

Pendant mon absence un curé dynamique avait trouvé des fonds pour faire construire une salle paroissiale et me voilà, avec mes camarades, embauché pour organiser des spectacles au profit des œuvres paroissiales. Dame, la salle c'était bien, mais il y avait toujours quelque chose qui manquait : un jour l'électricité, une autre fois le chauffage, puis la peinture, les décors, les chaises aussi ; le brave curé faisait très souvent appel à notre concours.

L'hiver, l'arbre de Noël de la Caisse des écoles avait lieu dans la salle du Sophora. Nous, le Cercle lyrique, nous participions à toutes ces manifestations, soit par des numéros de clowns, d'orchestre jazz ou de guignol.

La Caisse des écoles était alimentée par des dons des membres honoraires qui étaient sollicités tous les ans et, à l'occasion de la fête de mai, les enfants des écoles vendaient des petits bouquets de muguet au profit de la caisse.

Puis la guerre, la mobilisation, toute la troupe a été disloquée. 1940, retour au foyer, l'oreille basse, bien basse, mais il fallait faire quelque chose pour ceux qui étaient restés derrière les barbelés ; allons ! courage, ceux qui avaient eu la chance de rentrer chez eux. Ne pensons pas aux tickets.

Les Joyeux troubadours sont alors nés et ont donné leur premier spectacle pour le colis des prisonniers.


C'est dans les années suivantes que la fanfare disparut ; les sapeurs pompiers furent dissous, le Club athlétique de Villennes également.

Seule L'Espérance allait de succès en succès en se présentant aux concours gymniques annuels animés par son dynamique président Raphaël Cornille, secondé par ses moniteurs et membres du bureau.

En 1945, les prisonniers de guerre étant rentrés ; les Joyeux troubadours offrirent leur concours au maire de cette époque afin d'organiser les séances récréatives au profit des anciens de Villennes. Il leur fut répondu qu'il n'y avait pas d'anciens nécessiteux dans la commune. Heureux maire, plein d'illusions !

Les Troubadours ont donc continué à prêter leur concours aux anciens combattants, à l'Association familiale pour l'arbre de Noël et la Fête des mères.


Puis, un jour prit naissance au Sophora le Studio familial, petit cinéma rural sans prétentions qui faisait tous ses efforts pour présenter des actualités de la semaine et des programmes pas trop vieillots mais, hélas, vint la télévision.

La Commune libre fut créée ; elle organisa des activités au profit des vieux de la commune (on en avait retrouvés !).

En 1953, un concert fut organisé par l'Association familiale et la municipalité en l'honneur de la Fête des mères à la salle paroissiale. Cette manifestation était organisée tous les ans avec le concours des enfants des écoles et avait beaucoup de succès, grâce à l'aide des instituteurs de cette époque. Puis, les Joyeux troubadours, ayant accompli leur devoir, regagnèrent leur foyer.