L'énigme de la fresque cachée
dans une villa villennoise


La Feuilleraie

La villa et son ancien propriétaire le plus connu

Villa La Feuilleraie

Plaque La Feuilleraie

De 1950 à 1955, le  propriétaire de cette villa de l'avenue Georges Clemenceau était le photographe Sam Levin, connu pour ses portraits de stars.

Cliquez sur sa photo pour lire sa notice biographique.

Portrait du photographe Sam Levin

Sam Levin était, en particulier, le photographe préféré de Jean Renoir. Avait-il connu Villennes par lui, qui y venait certainement rendre visite à son oncle, propriétaire de la villa "Beau Séjour", voisine de "La Feuilleraie", celle-ci où il a habité ?

Au XXe siècle, la villa a été divisée en plusieurs appartements. Dans l'un d'eux, nous avons découvert une œuvre très étonnante.

Notre enquête sur les dessins muraux

Les images que nous présentons ici n'avaient pas pu être publiées depuis notre visite de cette maison en décembre 2005. Elles représentent des dessins trouvés sur les murs d'une pièce, lors de l'enlèvement du papier peint qui les avait recouvert. La qualité des photos, non panoramiques, réalisées sans éclairage, ne permettait pas de les montrer et de bien les étudier.

La révélation des dessins

Le développement de l'intelligence artificielle nous a permis de restituer ces dessins, dont ceux qui constituent une "fresque" murale.





C'est, vraisemblablement, une étude préparatoire pour un décor mural. La partie de droite a été interprétée et complétée par l'un de nos outils IA.




Dans le deuxième essai, augmentant le contraste, une personne est apparue, assise dans une loge de théâtre. Les figures principales sont des acteurs (arlequins et personnages en costume d'époque) se préparant sur scène, tandis que l'esquisse de l'arrière-plan place toute la scène dans le contexte du théâtre.

Reconstituons cette esquisse d'une "fresque" murale, qui nous fait penser à une scène de la Commedia dell'arte.

La recherche de l'auteur de la fresque

Nous avons soumis ce dessin à deux outils IA afin de tenter d'identifier son auteur.

1. Analyse des personnages représentés

Le premier s'est basé sur ces caractéristiques : le trait est vif et  l'anatomie est traitée avec une précision d'étude, presque comme des planches anatomiques ; le thème des personnages masqués, comme l'Arlequin, est très classique. Trois noms d'artistes connus sont apparus, comme pouvant être associés à ce type de dessin : Edgar Degas, Pablo Picasso et Eugène Delacroix. Seul le deuxième a vécu à l'époque à laquelle ces dessins auraient été réalisés.

Pablo Picasso a abondamment exploré le thème de la Commedia dell'arte à différentes étapes de sa carrière :

La période bleue semble mieux correspondre au style de cette œuvre. C'était l'avis des propriétaires de l'appartement qui nous l'ont montrée et nous ont permis de la photographier.

2. Ajout du contexte historique

Ces arguments pour son attribution ne nous semblant pas satisfaisants, nous avons continué l'enquête avec un autre outil IA, plus compétent, semble-t-il, pour l'analyse d'œuvres artistiques. Un détail que nous lui avons communiqué, le nom du propriétaire de la villa dans les années 1950 a orienté son choix, parmi ses quatre propositions, vers l'affichiste Paul Colin. Il a procédé comme le ferait un historien de l’art :  analyse du trait, analyse des corps, analyse des poses, analyse de la composition, analyse du thème, analyse du contexte historique et conclusion argumentée. Voici analyse documentée :

1. Le trait : fusain nerveux, lignes rapides, modelé léger
Trait charbonneux, probablement fusain ou crayon gras ; lignes rapides, nerveuses, mais maîtrisées ; pas de remplissage, pas d’aplats : dessin d’esquisse, non pas une fresque peinte ; contours souples, jamais anguleux.
Dans ses esquisses, Paul Colin utilisait exactement ce type de trait : fusain, crayon gras, encre sèche, lignes rapides et nerveuses. Ses dessins préparatoires étaient non colorés, très proches de la fresque étudiée.

2. Les corps : silhouettes stylisées, élancées, théâtrales
Corps allongés, très stylisés ; proportions légèrement exagérées (bras longs, torses étirés) ; pas de réalisme anatomique strict ; silhouettes théâtrales, posées comme sur une scène.
C’est la signature de Paul Colin : silhouettes élancées, proportions stylisées, poses exagérées, corps scéniques, jamais naturalistes.

3. Les poses : commedia dell’arte, pantomime, théâtre populaire
Personnage à gauche : Pierrot / Arlequin, avec un cube → pantomime ; danseuse assise : pose chorégraphique ; enfant au cerceau : motif de théâtre populaire ; personnage musclé : pose héroïque, comme dans les troupes de commedia ; deux personnages à droite : dialogue scénique.
Paul Colin est l’un des rares artistes du XXᵉ siècle à avoir représenté la Commedia dell’arte en frise panoramique. Il a dessiné les personnages suivants  : Arlequin, Pierrot, Colombine, danseurs, acrobates, enfants de scène, personnages en pose théâtrale.

4. La composition : frise horizontale, personnages isolés mais liés
Composition linéaire, horizontale ; personnages isolés, chacun dans sa pose, mais tous alignés comme sur une scène de théâtre ; pas de décor, pas de profondeur.
Les frises de Paul Colin sont exactement construites ainsi : personnages isolés, alignés en bande, poses successives, absence de décor, narration par les corps.

5. Le thème : Commedia dell’arte + danse + pantomime
Les sujets de la fresque sont les suivants : Commedia dell’arte (Pierrot, Arlequin, Colombine), danse, pantomime, théâtre populaire.
Paul Colin les a tous illustrés dans les années 1925–1955. Ses dessins de commedia sont en noir et blanc, très proches de la fresque.
Il a travaillé pour  les Ballets de Paris, les Folies Bergère, le théâtre et le music-hall.

6. Le contexte historique : Sam Levin à la villa "La Feuilleraie"
C’est le point décisif.
Sam Levin était photographe des artistes de scène, ami et collaborateur de Paul Colin : il a photographié les danseurs, acrobates, artistes que l'affichiste dessinait. Alors qu'il habitait à Villennes dans les années 1950, il recevait chez lui divers artistes, dont certains avec lesquels Paul Colin avait collaboré. Celui-ci a décoré des intérieurs privés et a réalisé des frises murales dans des villas.

3. Tentative d'attribution

En conclusion, notre "expert" a résumé ainsi son attribution  à Paul Colin (1892–1985), dans les années 1945–1955 :

La fresque murale de la villa "La Feuilleraie", représentant des personnages de la Commedia dell’arte, pourrait être attribuée à l’artiste Paul Colin. Le style, le trait, la composition en frise, les silhouettes stylisées et le thème correspondent étroitement à ses esquisses des années 1930–1950. Le contexte historique renforce cette hypothèse : Sam Levin, propriétaire de la villa dans les années 1950, évoluait dans les mêmes milieux artistiques que Paul Colin. Cette attribution reste à confirmer par les institutions conservant les archives de l’artiste.

Il nous restait à trouver quelques dessins et esquisses d'œuvres de Paul Colin, pouvant confirmer cette hypothèse.

Cliquez sur la première image afin d'en voir d'autres !

Esquisses de Paul Colin, image 1

Paul Colin, qui était un grand affichiste, a été  aussi un  costumier et décorateur de théâtre. Il a, également, collaboré aux décors des films Un Carnet de bal de Julien Duvivier et Les Misérables de Raymond Bernard. Auteur de la célèbre affiche pour la Revue nègre, il a illustré Les Mémoires de Joséphine Baker.

Sam Levin et Paul Colin ont travaillé simultanément sur les mêmes productions artistiques, chacun dans son domaine :
- Au cinéma et au théâtre : sur le film Les Misérables (1934), ⁠Sam Levin opérait comme photographe de plateau tandis que les costumes étaient créés d'après les maquettes de Paul Colin.
- Dans l'édition de spectacles : leurs contributions, les affiches et dessins pour Paul Colin, les portraits d'acteurs pour Sam Levin, se croisaient régulièrement au sein des livrets de programmes de l'époque.

Michel Kohn