Nudisme 50 % - Physiopolis
La mémoire de Villennes·Vendredi 13 juillet 2018·Temps de lecture estimé : 8 minutesPublic
Je n’ai pas rencontré ce jeune enfant sur une plage bretonne mais dans la revue Mon Paris d’octobre 1936. En effet, plutôt que de profiter de l’ardent soleil de nos rivages, comme chaque été, je préfère rechercher dans Gallica, la bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France, les documents mentionnant Villennes qui ont été ajoutés depuis un an.
Parmi d’autres qui enrichiront, bientôt, le site Internet de la mémoire de Villennes, voici un témoignage intéressant supplémentaire sur la cité naturiste de Villennes et Médan.
Michel Kohn
Parce que que mes conseils pourront servir l'année prochaine, voici des confidences sur mon emploi de l'été écoulé.
Où passer son dimanche quand la crise vous retient loin des plages à la mode et vous interdit même la plus modeste auberge de montagne ? J'optai pour les naturistes, adeptes non du nu intégral cher à M. de Mongeot mais disciples des Docteurs Durville et citoyens de Physiopolis.
Connaissez-vous Physiopolis ? Ecoutez les habitants de Villennes décrire la petite île de verdure, nouvel Eden où se réfugient ceux qu'a lassés la civilisation :
- Les pauvres, me dit une dame aux appas abondants, prisonniers d'un chandail rose et mandarine. Ils sont tout de même un peu cinglés. Mais leur coin est tout plein ravissant. Regardez voir !
C'est vrai. Vert sombre avec des trouées de vert jeune, l'île s'étend mollement sur la Seine, comme une coquette sur sa couche argentée. Pour l'aborder, il faut être un élu. Montrer patte blanche au passeur, carte de presse ou invitation des docteurs Durville, grands suzerains de ce fief. D'aucuns même imaginent que, pour toucher son sol, il faut d'abord se dépouiller de tous voiles. Pas du tout. J'ai gardé mon chapeau, ma robe et ma petite cape, et bien m'en a pris car la journée, commencée dans une atmosphère de fournaise, tournait à l'orage avec des nuages annonciateurs d'ondées.
Yole à moteur, deux minutes de trajet, abordage. Un écriteau vous accueille sur
l'autre bord avec, en lettres géantes, ce nom qui est à lui seul un programme :
« Physiopolis ».

Rebroussons donc chemin sur le sillon des temps et reprenons l'homme à son âge heureux, quand il vivait librement dans la libre nature. Le docteur Durville (Gaston) qui m'accueille au débarqué, revêtu d'un seul slip, me met tout de suite au courant :
- Nous prétendons que nos contemporains vivent et s'alimentent en dépit du bon sens. Que la médecine et la chirurgie actuelles, en localisant leurs efforts, ne s'attaquent qu'à l'effet et non à la cause. Qu'en soignant son organisme tous les jours, d'après nos méthodes naturistes, on prévient et on combat même toutes les maladies. Venez plutôt...
En même temps que moi, ont débarqué dans l'île :
Un adolescent - adepte, me dit le docteur - qui s'avance vers nous en traînant par la main un homme mûr. Ce dernier en pantalon de velours, casquette, gros paletot. Humeur plutôt indécise.

- Docteur, c'est papa. J'ai fini par le convaincre. Je vous l'amène.
Le néophyte - est-il donc bien convaincu ? - fait des mines effarouchées et serre les épaules. Dame, exposer sa personne au plein air quand des nuages noirs roulent là-haut, prêts à crever...
Mais le jeune apôtre n'admet pas de réplique :
- Vite, papa, vite. Va m'enlever tout ce fourbi ! Ce fils tyrannique connaît-il de nom les fils de Noé ? Vient ensuite une famille nombreuses - papa, maman et cinq rejetons - avec, sur leurs talons, un homme de peine qui porte leur malle et des accessoires de ménage. Tout ce monde-là est correctement vêtu.
- Vous voyez docteur ? Nous venons camper.
Ils viennent camper. Disséminées par-ci, groupées par-là, de blanches cabanes en fibro-ciment, toutes de mêmes dimensions et faites sur le même modèle. La demeure primitive dans son absolue simplicité. Deux pièces exiguës, un lit de camp, une table pliante, une rudimentaire cuisine. On y joue aux Robinsons. Foin du confort et des hostilités du progrès. Ni gaz, ni électricité, ni robinets capricieux. Encore moins, Dieu merci, de T.S.F. Ce sont d'édéniques refuges où le pauvre citadin vient se fuir ou se consoler d'avoir un cerveau fécond en inventions de torture.
- Chaque case est la propriété d'un adepte, m'explique-t-on. On vient y passer son dimanche et ses jours de vacances. On peut même y vivre toute l'année.
Les habitants de cette terre bénie sont, bien entendu, végétariens. Et mystiques d'une religion nouvelle :
- Nous suivons à la lettre les principes du créateur. Il nous a donné l'air, la lumière. Profitons-en. Les fruits de la terre : qu'ils soient notre seule nourriture. Et faisons travailler nos muscles par des exercices quotidiens.
- Mais le nu, dis-je. Car enfin, vos adeptes portent slip, soutien-gorge ou cache-sexe. Ce n'est pas comme au paradis d'Adam.
- Le nu, répond gravement le docteur Durville (André cette fois) ne peut pas être intégral. Nous sommes des latins au sang chaud. Il faut tenir compte de la pudeur.
Un tour chez les habitants de Physiopolis :Des hommes qui bêchent la terre : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front !... » En l'occurence, c'est pour quelques atomes de santé que l'on peine.
Dans cette case, un jeune homme aux cheveux très plaqués s'affaire, un pot de couleur à la main. Il est en train de peindre sa demeure. Il a sans doute un logis à Paris, pourvu de tout le confort. Mais en ce moment, rien n'est pour ce grand enfant en dehors du lopin de terre où se dresse sa cabane. Ainsi du gosse qui bâtit sur la grève un château de sable... La couleur a giclé sur lui et l'habille d'une pluie de gouttelettes jaunes. Bien entendu, un soupçon de caleçon pour tout costume. Mais à ses côtés, un autre naturiste frileux, sentant s'aigrir la bise de l'Île-de-France, a passé un chandail.
- Les premiers hommes, explique-t-il, avaient bien le droit de se couvrir quand le temps se gâtait ? Le froid est le froid.
Son exemple est d'ailleurs suivi à la ronde. Chandails, peignoirs bariolés... On se croirait à Deauville, devenue plage de familles. Et je pense à la pudique demoiselle, cependant, qui m'a lancé hier, l'air mi-figue mi-raisin :- Ce ne sont pas là des reportages d'honnête femme.
Toutefois, vous me raconterez vos impressions ?
Mes impressions ? Je lui dirai, la main sur la conscience, que Freud aurait aimé ce coin-ci. Rien de vraiment étalé, mais, comme à travers l'hypocrite petit slip, des aperçus de péché se devinent ! Mais ces couvre-pudeur ont beau amorcer des curiosités. Ils ont beau aimanter les troubles pensées : « Coucou ! Je suis le fruit défendu !... » la morale les impose et la décence est bien forcée de s'en accommoder. Ils désarment le malin, croit-on en terre latine.
Sur un stade de jeux, une centaine de sportifs. On se lance le ballon. Tout autour, fourmis diligentes, des jardiniers, des terrassiers, voire des tailleurs de pierre improvisés. Tout ce monde-là ratisse, reconstruit, ensemence. Et, penchés sur leur tâche, ils ont tous un visage de béate sérénité.
- Effet du grand air et de la vie libre en commun.
Il règne ici un esprit de fraternité, me dit mon cicerone.
Dans un coin isolé et en lutte avec les herbes folles, voici enfin l'homme des cavernes, le vrai. Barbe en broussaille, cheveux qui mordent la nuque. Grand corps tout blanc, tout lisse et musclé. Rien qu'un petit pagne couleur de chair, révélant tous les secrets défendus. Tranquillement offert aux regards, ce corps est pourtant chaste comme un marbre antique.
L'homme, penché sur sa tâche, relève la tête au crissement de nos pas. Il nous fait un petit signe, quelque chose comme un salut de dieu. Je vois en lui l'incarnation du génie sylvestre.
- Et alors ? lui lance le docteur.
Mon Dieu ! Il va parler ! Dans quelle langue préhistorique, de quelle voix d'autrefois va-t-il énoncer sa pensée de sage ?
Ah ! bien oui. Sur l'accent traînard du titi parisien :- Ben mon vieux, quel turbin ! Et l'horticulteur qui m'a plaqué, et le menuisier qui me manque de parole !
Et pour achever de me faire atterrir :
- Je prends tout à l'heure ma voiture et je te relance ces fainéants à domicile.
A moi, très galamment :- Vous excuserez, madame, ce costume d'homme des Bois. Et, puisque vous venez de Paris, n'auriez-vous pas un journal du soir ?
- C'est, m'explique le docteur, fier de cette importante recrue, un de nos plus puissants industriels.
Je n'ai pas su lequel, car on laisse son nom au vestiaire et Physiopolis a aboli les présentations.
A l'heure du déjeuner, mes instincts gourmands maudissent le naturisme. Pour tout nectar, un cidre indigent, en guise d'ambroisie, et des salades cuites sans sel ni vinaigre. Un pain aussi riche que de laborieuse digestion, un hachis d'amandes au sucre étiqueté : « Confiture naturiste ». Le tout servi sur un « zinc » du plus moderne effet, comme on en voit partout par centaines. Qu'on est loin de l'hydromel absorbé dans le creux de la main et servi par des nymphes aériennes !
Mais, dans le train enfumé qui me ramène à Paris, face au compagnon de voyage fortuit qui m'honore de bouffées de pipe et d'alcool, je pense à Physiopolis drapée de couchant. Elle m'apparaît lumineuse et fraîche, terre biblique où des contemporains surmenés vont jouer aux êtres heureux, aux philosophes.
LUC VALTI.